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Un destin inattendu (4)
Fantastique
Tout Public
Auteur :
Catégorie : Fantastique
3
2
3pts
Lecture Zen
[ Chapitre : 1 - 2 - 3 - 4 ]
Chapitre 3

Lundi 9 novembre 2015, Froideval, Franche-Comté, France

La porte d'entrée claqua, me réveillant en sursaut. Le réveil analogique affichait dix-huit heures. Le ciel s'assombrissait à l'extérieur. Une sueur froide coula le long de mon échine. Les pulsations de mon cœur s'affolèrent. J'effleurais le pied en métal lisse de la lampe du bout des doigts, une douce lumière se diffusa. Je poussais un long soupir de soulagement. Enroulée dans la couverture de Charles, ma respiration s'apaisait progressivement.

J'avais passé cette première semaine allongée dans le lit de mes parents. Ils s'étaient installés dans le canapé convertible du salon. Les puissants antidouleurs prescrits par Charles m'assommaient. Je dormais la plus grande partie de mes journées. Je perdais la notion du temps qui passe.

La porte de la chambre s'ouvrit sur ma mère portant un gros gâteau surmonté de deux bougies : le nombre quatorze. Les flammes illuminaient son visage, faisant briller ses yeux. Mon père la suivait avec des cadeaux dans les mains. Ils chantaient à tue-tête « Joyeux Anniversaire... ». Je les regardais bouche bée, les yeux émerveillés.

Ma mère approcha le gâteau en forme de cœur devant moi. La couverture gourmande rose et brillante, appelée miroir, reflétait la lumière des bougies. Mon père posa les cadeaux sur la coiffeuse, en face du lit et s'empara de son appareil photo. Il immortalisa le moment où je soufflais mes bougies. J'avais oublié mon anniversaire, mais pas eux. La forte émotion d'amour me fit monter les larmes aux yeux. Mon visage s'empourpra, mon nez me démangeait.

Ma mère tendit le gâteau à mon père qui le posa sur la coiffeuse. Il vint s'asseoir à mes côtés, me passa un premier cadeau. Mon bras gauche était toujours paralysé.

J'ai la rare particularité d'être ambidextre, cela signifie que je peux me servir de mes deux mains pour faire exactement la même chose. Depuis toute petite, j'utilisais la droite pour écrire ou dessiner. Puis à six ans, quand je me suis fracturée le pouce de cette main en tombant bêtement d'un arbre, j'ai découverts que ma main gauche était aussi habile. J'écrivais aussi soigneusement. Seulement, je me servais instinctivement des deux pour faire des choses différentes simultanément depuis toujours. Il y avait aussi des actions que je faisais plus avec l'une que l'autre et vice-versa. Avec un bras en moins, je me sentais un peu handicapée.

Je tirais sur un coin du papier rouge vif, le cadeau suivit le mouvement. Voyant que j'avais des difficultés pour l'ouvrir, mon père le tenait pour moi. Le papier se déchira sans résistance. Ma mère faisait des photos. Je découvris un livre de Guillaume Mussot, mon écrivain favori, dont le titre était La fille de papier. Mon second cadeau fût un épais bloc de dessin de format A3. Le troisième fût un coffre à trésors en bois, ses différents tiroirs contenaient des fusains, de la peinture acrylique, des pinceaux, des pastels à l'huile et à l'écu. Une véritable mine d'or qui devait coûter une fortune. Je pourrais faire de magnifiques dessins.

Ces cadeaux me touchaient énormément, la joie, l'amour et le plaisir m'enivraient d'une douce chaleur. Mes yeux brillaient de reconnaissance. Je les embrassais sur la joue pour les remercier. Ma mère se leva pour couper le gâteau. Mon père rassembla les emballages déchirés, alla les jeter à la poubelle. Il revint avec des assiettes à dessert et des petites cuillères.

Ma mère me servit une grosse part de bavarois aux framboises et chocolat, mon gâteau préféré. J'eus droit aux baies et aux longs copeaux décoratifs. La pâtisserie a été réalisée par un pâtissier chocolatier. Les framboises étaient sucrées et juteuses, leur goût acidulé chatouillait mes papilles. Le chocolat noir riche et intense fondait sur ma langue. Je raffolais des mélanges amer/acidulé.

J'eus droit à un merveilleux anniversaire. Nous espérions que ce ne serait pas le dernier.


Mercredi 17 novembre

Mes parents n'avaient pas encore décidé si j'intègrerais une meute. Selon Charles c'était la meilleure solution, ce n'était pas non plus une obligation puisque aucun Alpha ni le Roi des loups n'avaient connaissance de ma morsure. Mes parents préféraient attendre qu'on soit sûr que je deviendrai un dangereux prédateur avant de prendre des dispositions.

J'étais toujours alitée, comme Charles l'avait recommandé. Je tirai sa couverture et me blotti dedans. Oh je peux bouger mon bras ! Je découvris que je pouvais remuer ma main et mes doigts. Ma cage thoracique était encore douloureuse. Cela me démangeait partout où j'ai été grignotée. C'était vraiment désagréable, ma chair cicatrisait progressivement. Je ressentais enfin des signes de ma guérison.

Je passais mes journées à écouter la musique et à lire, sortant de ma chambre uniquement pour me rendre à la salle de bain et satisfaire mes besoins. Les douleurs lancinantes dans ma cage thoracique m'empêchaient de dessiner. J'avais dévoré mon nouveau roman en deux jours. Le suspense de l'histoire m'avait tenu en haleine de la première à la dernière page. Les arbres du bois derrière la maison, me tendaient les bras. J'y avais construit une jolie cabane à l'orée de la forêt. L'orage et la pluie torrentielle de la veille avait dû l'abîmer.

Ma mère m'apporta mon déjeuné. Elle est courtier pour un notaire. Celle-ci travaillait depuis chez nous et gérait son propre planning de rendez-vous. Ma mère fut surprise de voir que je pouvais déjà me servir de mon bras. Les blessures peu profondes s'étaient refermées au cours des derniers jours. Ce matin, il n'y avait plus aucune trace, comme si elles étaient un lointain souvenir. Ma peau désirait oublier mon agression aussi rapidement que moi. Charles m'avait prédit un prompt rétablissement. Cela n'avait rien de naturel. Le visage fermé de ma mère reflétait mes pensées.

Absorbée par la lecture d'un nouveau livre, n'y voyant presque plus je touchais machinalement la lampe de chevet pour l'allumer. Je ne faisais plus attention à ma peur du noir, comme si elle faisait partie de moi. Par contre, j'avais encore du mal à supporter les nombreux cauchemars qui se répétaient nuit après nuit, où je me faisais encore dévorée par ce loup garou. Ils me réveillaient en sueur, en pleurs et hurlant à m'irriter la gorge. Mes parents venaient me rassurer à chaque fois.

J'entendis la sonnette de l'entrée retentir. Je reconnu la voix de Charles qui conversait avec ma mère. Regardant le réveil, celui-ci m'indiqua que mon père ne devrait pas tarder. Il est expert-comptable, et travaille dans un cabinet avec des associés. Leurs salaires nous permettaient de vivre aisément.

La poignée de la porte de la chambre émit un faible grincement en s'abaissant. Le visage souriant du loup garou apparu dans l'entrebâillement. Il ôta son blouson en cuir noir, le posa au pied du lit. Charles portait un pull bleu marine aux rayures irrégulières turquoise sur un jean bleu.

–        Bonjour ! Lança-t-il d'un air enjoué.

Le loup garou vint s'asseoir prêt de moi. Nous discutions tandis qu'il retirait les pansements, puis les points des plaies refermées. Je lui confiais en avoir assez de tous mes cauchemars.

–         Tu en penses quoi de devenir un loup garou ? Me demanda-t-il.
–        Je ne sais pas trop quoi en penser encore. D'un côté, je suis terrifiée, mais de l'autre, j'aime les défis et les aventures. Je suis à l'aise en société. Mais devenir une bête sauvage... quand je vois ce qu'il m'a fait, j'ai trop peur d'en faire autant. En plus, mon père me surnomme Brigitte Bardot parce que je viens toujours au secours des animaux en détresse. Quand je regarde une émission animalière, j'éprouve de l'empathie pour les proies. Je m'imagine mal devoir chasser.

La présence de Charles émanait une force tranquille sécurisante. Celui-ci m'inspirait confiance, je n'avais pas peur qu'il me juge. Ma réponse le fit sourire.

–        Tu aimes être un loup garou ? Lui demandai-je en retour.

Charles m'apprit qu'il y avait des points très avantageux qui lui plaisent beaucoup, comme la rapidité, la force, et les sens sur-développés. Il lui a fallu du temps pour s'adapter et apprécier sa nouvelle vie. Celui-ci me dit que je devrais prendre mon temps aussi. Je lui confiais avoir peur de mourir. Après tout, il m'avait offert une chance de rattraper du temps perdu, pour apprécier pleinement chaque nouveau jour passé avec mes parents.

Je questionnais Charles au sujet des loups garous. Mon envie d'en apprendre davantage le fit sourire. L'écouter m'évitait de penser à ma peau qui me tiraillait toujours autant. J'appris que pour devenir un loup garou il faut avoir été dévoré jusqu'à en être mourant. S'il me faisait une simple morsure même jusqu'au sang ce n'était pas suffisant. Notre ADN se modifiait pendant cet instant où on est à cheval entre la vie et la mort. Ce processus pouvait prendre quelques heures. Si notre corps acceptait ce changement très important, alors seulement on revenait progressivement à la vie. De plus, la première transformation réduisait considérablement les chances de survie. Mon sang avait fait du jeune loup garou récemment mordu un redoutable adversaire. Mon ADN avait eu le temps de se modifier à loisir pendant leur affrontement, même s'il m'avoua espérer le contraire.

Devant mon air surprit, Charles se justifia par le fait que devenir « un monstre » contre sa volonté pousse souvent à une dépression et parfois au suicide. Suivant le tempérament du nouveau-né, sa vie peut virer au cauchemar les premiers mois de non-contrôle. Mon sang se glaça, j'appréhendais encore plus ma nouvelle vie.

Après avoir répondu à toutes mes questions, Charles quitta ma chambre en me laissant seule avec mes pensées. Je pourrais sortir du lit le lendemain.


Jeudi 18 novembre

Dans mon rêve de la nuit, j'étais dans une très jolie forêt. Les rayons du soleil jouaient dans la cime des arbres. Leurs feuilles brillaient d'un vert émeraude lumineux. Une myriade d'oiseaux sifflait une douce symphonie. Les fleurs et les fruits sauvages embaumaient l'atmosphère paisible. J'étais une magnifique louve noire, couchée sur un confortable lit de feuilles rousses. Je lissais ma robe soyeuse de ma langue rose vif.

Surprise de ne pas avoir fait de cauchemar, je sortis de mon lit en souriant joyeusement. Un sentiment de plénitude ne me quittait pas. Je me sentais invincible. Une nouvelle force en moi me portait vers les nuages. Je ne pouvais m'expliquer cette nouvelle sensation qui m'enivrait.

Ouvrant mon armoire, je choisis de porter un pantalon slim noir et un pull léger rouge vif à petites mailles brillantes, col V. Je me rendis dans la salle de bain avec mon portable. Les premières notes de musique de ma playlist entonnèrent dans la pièce. Jetant un coup d'œil à mon reflet dans le miroir, les boutons d'acné qui me pourrissaient la vie avaient disparu. En me levant, j'avais eu l'impression d'être plus grande. En effet, mon corps s'était allongé de plusieurs centimètres. Je me trouvais tout de même encore trop petite. Enlevant ma chemise de nuit à la hâte, je découvrais que mon corps avait changé. Mes épaules étaient plus carrées et les muscles de mes bras étaient dessinés. Mes seins paraissaient plus fermes, plus ronds et plus volumineux. J'avais même des tablettes de chocolat ! Je souris à mon reflet satisfaite de « mon nouveau moi ». Charles m'avait prévenu que mon allure allait se modifier progressivement pour devenir plus sportive.

Le jet de la douche eut un effet bienfaisant sur mes muscles encore un peu noueux. Me prélassant sous l'eau chaude, je ressentais sa caresse sensuelle. Ma peau ne m'avait jamais paru si douce. Et l'odeur florale du gel douche était entêtant. Je me rinçais et restais sous l'eau. Je sentais mes muscles se détendre. Mes blessures ne me démangeaient plus. Mon corps pouvait remuer comme si elles n'avaient jamais été là. Sortant de la douche, je me séchais précautionneusement.

Une fois habillée, j'attrapai ma brosse et entrepris de coiffer mes longs cheveux roux, bouclés. Je les rassemblais en un joli chignon dont les mèches retombaient sur ma nuque. Je me maquillais légèrement dans une teinte abricot. Mes longs cils noircis par une couche de mascara donnaient de la profondeur à mon regard, agrandissaient mes yeux couleur feu. Je voulu me parfumer avec l'eau de toilette de ma mère. La jolie bouteille dorée me faisait de l'œil sur son étagère. Adorant mon odeur, je me ravisai. Je remarquai subitement qu'elle aussi s'était modifiée. Je sentais la forêt et la terre fraîche. Comme Charles...

Je me rendis dans la cuisine. La radio était allumée. La météo annonçait un ciel couvert et cinq degrés en dessous de zéro toute la journée. Je détestais rester enfermer chez moi. Pour casser l'ennui par mauvais temps, je lisais ou dessinais. Ma mère était en train de préparer mon petit déjeuner. Celle-ci se retourna, surprise de me voir, elle sursauta, le regard apeuré. Mon chocolat chaud se versa dans le plateau porté dans ses mains, inonda mes tartines de pain à la confiture de myrtilles.

–         Théo ?
Un sentiment désapprobateur gonfla en moi au son de ce diminutif masculin. D'une voix plus ferme, je lui rappelais mon prénom. Je lui fis sèchement sentir qu'elle ne m'avait pas salué.

–        Bonjour. Tu as changé, grimaça-t-elle d'une voix stridente, une main devant sa bouche, les yeux horrifiés.

Ce changement s'était opéré progressivement, mais il était plus frappant du fait que je pouvais enfin me déplacer seule, sans être gênée par des douleurs. Je lui rappelai que c'était le deuxième signe que Charles avait annoncé. Ma mère était contrariée, me faisant part de cette impression qu'on lui avait volé son bébé. Celle-ci n'avait toujours pas comprit que je n'en étais plus un depuis quatorze ans. J'espérais que cela lui donnerait envie d'arrêter de m'imposer des règles de vie agaçantes.

Ma mère me fit remarquer que j'étais douchée et habillée, sans qu'elle ait eu le temps de me soigner.

–        Montre-moi tes blessures !

A cet ordre, je sentis une force gonflée en moi. C'était impressionnant. Je ressentais de la fureur, sans raison apparente. Cela m'effraya.

–        Qu'est-ce qui t'arrive ? Tu fais une drôle de tête, me demanda ma mère, le visage blême.

Je ne sus quoi lui répondre, incapable de le savoir moi-même. Cette force me tétanisait, je la sentais dans tous mes membres. Ma mère passa un bras autour de mes épaules. Je remarquai qu'elle ne soutenait pas mon regard, ses yeux fuyaient les miens.

Celle-ci m'aida à m'installer à table. Ma mère décida que c'était surement la faim qui me rendait étrange. Son sourire se voulait rassurant, seulement il n'atteignit pas ses yeux. De plus, je ressentais sa peur. Notre tension plombait l'atmosphère.

Je prenais mon petit déjeuner, tandis que ma mère faisait la vaisselle. Pendant sa tâche, elle me parlait des actualités du journal télévisé de la veille. Celle-ci me raconta les épisodes de la série policière que j'avais manquée. Cela ressemblait à un jour comme tous les autres, sauf que j'aurais dû être en cours et elle à ses rendez-vous. Mais, ce n'était pas possible à cause de ma convalescence. Je l'écoutais sans rien dire. Lorsque j'eus fini, je débarrassais ma place.

–         Tu me montres tes points de suture, s'il te plait ?

J'ôtai mon pull pour dévoiler mon torse vêtu d'un soutien-gorge blanc. Ma mère resta bouche bée.

–        Qu'est-ce qu'il y a ?
–        Euh... Charles avait raison, tu es guérie.
–      Vous avez prit une décision ? Demandai-je, maintenant que nous n'avions plus de doute.
–      Nous avons décidé que tu n'intègreras pas de meute dans l'immédiat. On préfère attendre ta première transformation.

Ma mère proposa que nous allions faire nos achats de Noël, comme chaque année. Mon père détestait cela. Nous passions la journée à acheter les décorations, les cadeaux, finissant par faire du shopping pour nous choisir de belles tenues de fêtes.

–        Nous allons passer les fêtes chez Tante Gladys cette année, annonça joyeusement ma mère.

Il s'agissait de la sœur de mon père qui habite à Paris. Je n'avais pas vu mon cousin et ma cousine depuis deux ans. Le premier est mon ainé de trois ans. Il est si beau qu'à mes six ans je lui avais dit que je voulais me marier avec lui. Nous riions fort à ce souvenir pendant que ma mère m'aidait à ajuster ma robe, devant une cabine d'essayages. Des têtes surprises se retournèrent sur nous.

–        Tu es magnifique, déclara ma mère en posant ses mains sur mes épaules. C'est lui qui va te demander en mariage cette année.

Ses yeux brillaient de joie, sa plaisanterie nous amusa. Cela faisait longtemps que nous n'avions pas passé du temps en tête à tête. Habituellement, ma mère courait de rendez-vous en rendez-vous, son portable n'arrêtait pas de sonner. Elle avait pu annuler ses entrevues, sa messagerie vocale renvoyait ses appels au cabinet du notaire. Nous profitions pleinement.


Vers dix-huit heures, ma mère et moi rangions les achats. Je l'informais que j'entendais la voiture de mon père approcher. Celle-ci eu beau se concentrer en fronçant les sourcils en tendant l'oreille, elle n'entendait rien. Une voiture se gara devant la maison. Une seconde s'arrêta à sa suite.

–        Ah voilà ton père, déclara ma mère.

Je l'observais à la dérobée. Cela faisait quelques minutes déjà que j'entendais le bruit du moteur approché. Les portières des véhicules claquèrent. Je reconnu aussitôt l'odeur de mon père, suivie de celles de la forêt et de la terre fraîche. Mes parents avaient invité Charles à dîner. La force que j'avais ressentie le matin à mon réveil se manifesta de nouveau. Je me sentais toute excitée avec l'envie de sauter en l'air et de courir dans tous les sens. Ce comportement étrange n'était pas du tout dans mes habitudes. En temps normal, je me serais contenté d'être souriante, et enthousiaste. Ma mère remarqua ma joie s'accroitre, fronça les sourcils.

J'entendais les pas de mon père approchés. Charles se déplaçait silencieusement. Son odeur devenait plus intense. Sa simple arrivée me réchauffa comme un arc-en-ciel après la pluie. Ne voulant pas montrer mes émotions joyeuses, je me concentrais sur ma tâche de garnir les plats apéritifs de canapés. Un geste involontairement brusque envoya valser le plateau d'amuse-bouches. Je n'avais pas maîtrisé ma force.

–        Tu pourrais faire attention ! S'écria ma mère, me foudroyant du regard.

Mon père et Charles arrivèrent sur ces entrefaites. Un grondement venu de ma gorge retentit. Le son m'horrifia. Ils me regardèrent stupéfaits. J'ai vu la peur dans le regard du premier. Je l'ai senti fondre sur ma langue comme la plus douce des confiseries. La force en moi changea de comportement. Son excitation joyeuse se mua en une envie d'attaquer. J'eus une vision de la louve noire de mon rêve plantant ses crocs dans le ventre de mon père, se délectant de sa chair et de son sang. Mon sang se glaça. Un frisson horrifié me parcourut. Les poils se hérissèrent sur mes bras. Une sueur froide coulait le long de mon échine. Mon cœur s'affolait. Je déglutis péniblement, les yeux écarquillés d'effroi.

–        Tout va bien Théodora. Je suis là.

Les mains de Charles se posèrent sur mes épaules. Sa voix ferme captiva la force en moi. Faisant écran avec son corps, je ne voyais plus mon père. Je sentais seulement la tension de mes parents. Les yeux de Charles dans les miens, la force en moi se calmait progressivement.
Il m'expliqua que cette force, c'est ma louve, ma bête. J'étais déjà un loup garou, même si je ne m'étais pas encore transformer. C'était courant chez les hommes, chez les femmes c'était bien souvent ambigu jusqu'au dernier jour. Charles déclara que pour leur sécurité, il passerait les nuits de pleine lune avec moi afin de m'apprendre à chasser le gibier et de s'assurer que je mangerais à ma faim. Celui-ci nous expliqua qu'un loup garou se nourrissait d'au moins cinq kilos de viande lorsqu'il transmutait. Sinon, je les attaquerais à la première occasion même s'ils m'étaient chers.

Mes parents hésitaient à me laisser seule avec lui. Nous ne le connaissions que depuis deux semaines. Cependant, comprenant le danger qu'ils couraient, décidèrent de prendre contact avec l'Alpha.

–        Avant que vous le rencontriez, pour votre sécurité, il faudra suivre des règles primordiales :
-          ne jamais regarder Théodora dans les yeux,
-          ne jamais lui donner d'ordre,
-          ne jamais courir devant elle,
-          et maitriser vos émotions.
« Un loup garou les ressent toutes. Si vous éprouvez de la peur ou que vous courrez devant lui. Ses instincts de prédateur prennent le dessus et vous devenez sa proie. Si vous lui donnez un ordre ou que vous le regardez dans les yeux, cela signifie que vous le défiez.
« S'il arrivait par malheur que Théodora vous attaque :
-          jetez-vous allonger sur le dos, la tête baissée,
-          ne croisez pas son regard,
-          restez immobile,
-          respirez lentement et contrôlez vos émotions.

Charles avait mis le doigt sur un point sensible. A mes yeux j'étais devenue un monstre sanguinaire. A cet instant j'aurais tout donné pour revenir en arrière. Dans ma tête un nouveau scénario se mettait en place. Si j'avais eu la lumineuse idée de retourner au collège pour faire prévenir mes parents, rien de tout cela ne me serait arrivé. Mes yeux croisèrent le regard apeuré de mes parents. J'étais tellement désolée pour ce que je leur infligeais. Les consignes que Charles a énoncées me faisaient froid dans le dos.

Mon père composa le numéro de l'Alpha. Celui-ci décrocha à la deuxième sonnerie. Ils échangèrent longuement sur ma situation. Mon père raccrocha et annonça le rendez-vous. Le loup garou proposait de nous rencontrer deux jours plus tard, à dix heures précises. Mon ventre se serra nerveusement. Charles posa une main rassurante sur mon épaule. Mes parents parurent soulagés.

Ma mère et moi entreprîmes de cuisiner un bon repas, j'adorais qu'elle m'apprenne quelques recettes et techniques. Sauf qu'aujourd'hui c'était différent. Sa façon de se tenir très droite, la contraction de ses muscles, son regard aux aguets, ses gestes secs, celle-ci était sur ses gardes. Telle la gazelle qui s'abreuve à un point d'eau parfaitement consciente que le danger est partout.

Les hommes étaient installés sur le salon en cuir, discutant une bière à la main, des biscuits apéritifs disposés sur la table basse. Je mis le couvert et nous nous installâmes à table. Charles à mes côtés, nous faisions face à mes parents.

Nous discutions des projets pour le lendemain. Ma mère retournerait au travail. J'en profitais pour leur rappeler que je devais retourner en cours. Mes parents levèrent un regard ahuri sur moi, comme s'ils ne comprenaient pas de quoi je parlais. Ceux-ci interrogèrent Charles du regard. Il leur assura que je pouvais tout à fait retourner au collège.

Charles annonça alors qu'il aurait aimé nous montrer ma future apparence, ceci dans le but qu'ils sachent que je ne ressemblerai en rien à un énorme monstre sorti de l'imaginaire. Cependant, sa transformation appellerait inévitablement la mienne. Afin de préparer progressivement mes parents à mon changement, il nous montra la photo d'un loup blanc, aussi grand qu'un poney, aux yeux bleus azur. C'était lui, j'étais subjuguée par sa magnificence. Les yeux de mes parents allaient de la photo à moi comme s'ils essayaient de me transposer. Leurs visages tendus signifiaient que je ne serais plus humaine, donc à ranger parmi les monstres. Même si ma future apparence me rapprochait d'un animal commun, un prédateur reste un prédateur. La peur du loup est instaurée dans nos gènes depuis la nuit des temps. Ce n'est pas pour rien qu'il continue d'être chassé. Observant leur manège, Charles déclara que la couleur de la fourrure et des yeux étaient propres à chacun. On ne pouvait donc deviner à l'avance la couleur de ma robe.

Après cela, Charles ôta soigneusement les derniers points de suture sous le regard bienveillant de ma mère. Des cicatrices roses formaient un motif abstrait sur ma peau. Je savais qu'au lever du jour elles auraient disparues. Il ne me resterait que le souvenir de mon agression, et cette nouvelle vie qui me terrifiait. Ma mère remplit mon carnet de correspondance pour excuser mon absence de ces deux semaines. Charles y ajouta un certificat médical réclamé par le règlement intérieur du collège, le motif était que j'avais fait une allergie alimentaire.

Je me vêtis d'une chemise de nuit, brossais mes longs cheveux. Je sentais la louve en moi dans chacun de mes gestes. Sa force était tapie au creux de mon être. L'expression se méfier du loup qui dort prenait tous son sens. Un frisson glacial me parcouru.




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