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La légende (1)
Romance
Tout Public
Auteur :
Catégorie : Romance
5
3
5pts
Lecture Zen
Dans les steppes de Sibérie, Pierre, chasseur, huilait ses fusils. De ceux-ci, de leur fonctionnement surtout, dépendrait sans doute sa vie. Il avait décidé que le trophée du grand loup noir dont tout le monde craignait les attaques serait sa quête de l'hiver.

Ses chiens hurlaient au vent, désireux de se dégourdir les pattes. Un équipage bien rodé avec à sa tête le plus courageux, le plus athlétique de tous, un mâle de quatre ans nommé Frisquet. Les quatre autres se partageraient la lourde tâche de tirer le traîneau alors que le chef lui ouvrirait la route.

La piste enneigée avoisinait dans la journée les moins quinze ou seize degrés, mais les nuits, avec le vent, la température descendait en chute libre. Elle dépassait allègrement les moins vingt-cinq et ce n'était que le début de l'hiver. Alors chaque chose devenait cruciale, chaque aliment, chaque geste aussi, pouvait changer la vie de l'homme.

Une énième fois, il graissa l'arme qui dans quelques jours serait avec ses chiens son seul lien avec la vie. Un trait d'union que Pierre bichonnait tout particulièrement. Ce fusil-là, prêt, il en prépara deux autres avec la même assiduité. Si l'un des trois venait à lui faire défaut, il lui faudrait compter sur les suivants.

Sur le traîneau, il entassait vivres, bois sec et tout pour le feu, gamelles, poêle, enfin réchaud pour les boissons chaudes, tout était fait pour le garder en vie, lui donner un moral d'acier. Depuis quelques mois un des loups les plus féroces qui soit, sévissait dans ces étendues blanches de la toundra.

Deux trappeurs avaient déjà été découverts morts, et les morsures terribles infligées à leurs chairs démontraient la férocité de la bête que notre homme allait chasser. Les blessures laissaient penser que ce tueur était énorme. Un adversaire à la hauteur de la réputation de pierre, redoutable et roublard. Le seul survivant de cet animal racontait qu'il était trois fois plus grand qu'un loup normal et que debout sur ses pattes arrières, il dépassait tout ce l'on pouvait imaginer.

Ce spectateur n'avait dû son salut, qu'à une crevasse assez profonde où il était tombé. Il narrait que la bestiole avait attendu plusieurs nuits et autant de jours pour voir si ce témoin remontait vers la surface. Puis le quatrième matin, il s'en était allé aussi vite qu'il était venu. Toujours aussi furtivement. Le type choqué avait encore attendu une nuit complète de plus pour enfin s'extraire de son trou.

Mais Pierre ne craignait pas le loup ! Ses chiens non plus et quand il sortit pour les nourrir ceux-ci attachés le long de la ligne de conduite sentaient l'excitation des grands espaces, et ils hurlaient au vent. Les étoiles du ciel promettaient encore un froid plus glacial que les jours précédents. Le nez levé vers ces points lumineux, l'homme donna leur pitance à chacun des chiens en commençant, hiérarchie oblige, par le chef de la meute. Il était l'heure de se coucher. Demain serait la première d'une longue série de rudes journées !

— oooOOooo —

L'aube naissante trouva l'homme et les bêtes prêts pour un long périple, un séjour au pays du froid. Attelés les cinq chiens démarrèrent en trombe. Le traîneau filait sur la piste blanche, vers le plus profond de l'hiver. Le vent qui soufflait entraînait des traces de givre sur la barbe non rasée du conducteur de l'attelage. Vers douze heures, une halte pour se restaurer, donner un peu de poisson séché aux amis à quatre pattes. Finalement, la survie de Pierre dépendait de la force de ses animaux.

Il planta son bivouac en lisière de forêt, vers les dix-sept heures. La nuit tombait déjà et il enfonça des pics pour maintenir la ligne, pour que les chiens ne se battent pas entre eux. Parfois, par le passé, il avait déjà eu ce genre de mésaventure. Il se creusa un abri dans la neige, formant des blocs que le gel allait encore durcir, sous l'effet du vent glacial. Le traîneau bien à l'abri, les affaires entreposées dans cette espèce d'igloo rapidement monté, il se fit fondre de la neige en la remuant avec un bâton alors que le feu du réchaud à gaz la transformait en eau.

Il écouta le murmure du vent qui se prenait de gueule avec les grands sapins et autres essences aux abords de la piste. Au loin, les hurlements d'une meute de loups trouvaient un écho dans le grand vacarme de cette étendue glacée. Ici pas de silence, pas d'accalmie, juste les cris et les gémissements des branches malmenées par la nature torturée. Quand Pierre trouva enfin le sommeil, il avait l'impression avant de sombrer qu'un ennemi invisible se trouvait là, quelque part dans cette immensité si froide. Mais les chiens et en particulier Frisquet, calmes lui servaient de sentinelle.

Quand enfin il s'était endormi, ce n'était pas d'un sommeil sympathique. Non ! Celui-ci, entrecoupé de mauvais trips, le ramenait à la dure réalité. Cependant l'homme aimait ce corps à corps avec la nature, et son défi lui revenait en mémoire comme s'il s'était agi d'un jeu. Mais un jeu ou finalement seule sa peau n'était en contrepartie de rien. Un jeu de dupe en quelque sorte, mais librement consenti. Quelques bouffées d'adrénaline refluèrent à chaque fois que son cauchemar revenait.

L'image de la bête du Gévaudan incrustée dans son esprit, il imaginait cette chose qu'il allait traquer pareil à ce monstre dont son père lui avait parlé. Un monstre venu de France, un pays gros comme une tête d'épingle sur une carte du monde. Pourtant les gens par dizaines avaient été massacrés par ce Diable à fourrure, un loup avait-on dit, mais auquel personne n'avait jamais vraiment cru.

Au petit matin, la tête encore toute chamboulée par ces clichés tout droit sortis de son subconscient, il décida d'aller sur le lac le plus proche, pour y pêcher quelques poissons frais. Il laissa les chiens à l'emplacement occupé pour ces quelques jours et en se forçant à marcher. Pierre au prix d'efforts colossaux, parcourut les cinq cents mètres qui le séparaient d'un lac totalement recouvert pas la glace. Faire un trou dans celle-là lui prit encore un temps incroyable et il regretta presque ne pas avoir fait le trajet en traîneau.

Sa tarière lui permettait de tremper enfin son fil dans la masse glacée, mais il devait à l'aide d'un bâton garder le trou béant. Enfin quand il allait repartir vers sa maison d'esquimau, il vit au loin la meute de loups qui fonçait vers sa position. Il sortit son fusil et par un coup de semonce, il arrêta net la progression des méchantes bestioles. Elles étaient tout à fait ordinaires et n'intéressaient pas vraiment notre ami Pierre. En traînant son matériel et ses poissons tout en gardant un œil sur les masses sombres qui gesticulaient sans se rapprocher, il regagna son logis de fortune.

Les chiens eurent du poisson frais pour le repas et lui aussi. Il séjourna encore à cette place la journée entière, gardant l'espoir que la neige qui tombait dru maintenant allait finir par s'arrêter. Cette nouvelle nuit fut plus sereine que la précédente. À l'aube nouvelle, sortant de son refuge où la température restait constante et supportable, l'homme du aider son attelage à s'extraire de la gangue de flocons qui le recouvrait. Le pelage des chiens leur permettait de tenir sous d'épaisses couches de neige.

Eux aussi avaient creusé des trous pour s'y blottir et ils mangèrent avec des jappements de joie. Le ciel était dégagé, d'un bleu limpide alors que le froid piquait les yeux de notre trappeur. Une autre étape fut franchie cette journée-là et le cérémonial du montage d'une cabane de fortune en blocs de neige gelés recommença. Il en fut ainsi durant six jours. Les chiens au bout de ce temps méritaient un repos plus prolongé. Sur le traîneau, toutes les victuailles étaient désormais gelées et Pierre avait aussi envie de s'offrir un repas de bonne viande fraîche. Alors s'aventurant plus avant dans la forêt, il tomba soudain en arrêt devant un élan.

Celui-ci était sans doute un jeune de l'année et il suffirait pour l'approvisionner en viande pour quelques jours. Mais surtout, il allait aussi servir grâce à des parties moins comestibles à attirer ce fameux Loup dont le chasseur empiétait désormais sur le territoire. Quand il eut fait de larges quartiers avec les meilleurs morceaux de l'animal tué, il les pendit dans les branches d'un sapin histoire de les mettre à l'abri des prédateurs, ours ou loups.

Puis il s'empressa d'aller disperser les abats de cette bestiole dans des endroits stratégiques pour que le canidé assassin vienne les déguster. Il choisit avec soin chacun des emplacements pour y faire des trous et pour y loger ses appâts. Il y avait ainsi cinq lieux bien spécifiques tout autour de son campement, lequel surplombait la scène où l'abominable mangeur d'hommes était censé arriver. Quand tout fut prêt, il mit à l'abri matériel et meute, il s'agissait quand même d'être prudent.

— oooOOooo —

La journée suivante et la nuit, il épia les mouvements tout autour de son fort de campagne. À part un oiseau de nuit, il ne décela aucune présence particulière, mais Pierre savait que sans doute tapi dans l'obscurité des yeux guettaient également ses moindres faits et gestes. Le lendemain, il tira un loup solitaire, mais si chétif qu'il regretta la balle qu'il avait gâché. Une semaine complète ensuite se passa sans un seul mouvement autour de ses tripes gelées. Il avait donc décidé de changer d'emplacement le lendemain matin.

Mais cette nuit-là, pris d'une envie pressante il fit une sortie assez rapide de son igloo. L'anorak sur le dos et le fusil en bandoulière il parcourut quelque dizaine de mètres pour poser culotte. En pleine occupation il vit avec terreur soudain deux yeux d'un rouge vif qui le suivaient de très près. Le pantalon d'une main, le fusil de l'autre, c'était compliqué de se défendre. En deux bonds, une carrure immense s'interposa entre le camp et l'homme. Il n'avait plus le choix et devait aux risques de se geler les noix, tirer sur la bête énorme. Il remonta son pantalon, un homme se devait de mourir dignement.

L'animal féroce se trouvait maintenant si proche qu'il pouvait sentir son haleine fétide. Alors que sa ceinture était à nouveau bouclée, il trouva dans sa poche un morceau de viande séchée, un de ceux qu'il gardait pour mâchouiller en route sur le traîneau ! Un en-cas qui lui permettait de ne pas s'arrêter avant l'heure des repas. Alors prit d'une brusque inspiration, il tendit la main en essayant de ne pas trop trembler vers la brute diabolique qui se trouvait maintenant accroupie à quelques centimètres de lui, s'apprêtait sans doute à bondir.

L'énorme loup sentit cette chose que l'homme lui tendait. Il avança sa truffe vers l'odeur bizarre que dégageait ce truc. Pierre pouvait voir les dents aiguisées comme des lames de couteau, la bave coulante de ces babines infernales. Le canis lupus lupus, saisit tranquillement la bidoche à l'odeur rance et forte. Pierre eut soudain l'impression que dans sa tête une voix éclatait qui lui parlait. La gueule du loup se refermait sur la viande et la bête se retournait sans un autre cri. Lentement elle faisait une dizaine de pas, sous le regard médusé du chasseur.

Puis le loup se redressa un peu, relevant son torse poilu. Il regarda l'homme un long moment, sans aucune autre forme d'animosité. Il recula de trois pas encore et soudain se mit à marcher vers la lisière du bois tout proche. Pierre avait froid et se demandait s'il n'avait pas encore rêvé cette incroyable rencontre. Il regagna son igloo. Les chiens faisaient un barouf des cinq-cents diables. Il ne put se rendormir et au petit matin dès qu'il fit assez jour, notre chasseur alla faire le tour de ses tripailles. Cette fois le fusil était chargé.

Sur les traces que relevait le trappeur à l'emplacement où cette nuit, il avait fait sa bien étrange rencontre du troisième type, il mesura les pas de cet animal. Celles-ci n'avaient rien de normales. La bestiole s'il en jugeait par la profondeur des empreintes laissées dans la neige, devait être cinq ou six fois de la taille et de la grosseur d'un loup ordinaire. En relevant la caboche, notre chasseur vit à nouveau loin, cette ombre démesurée qui rodait.

Se souvenant que la bestiole n'avait rien fait pour lui nuire cette nuit, mais ne demandait qu'à manger, Pierre décida que celui qui était capable d'un tel geste ne méritait pas d'être abattu. Il replia ses affaires et ré-attela ses chiens. Tout le long du chemin du retour et toutes les nuits où il tentait de dormir, la bête l'avait suivi. Mais plus jamais l'homme ne sortit son arme pour exterminer ce généreux adversaire. Il appela cet animal d'un nom bien approprié dans sa langue Russe.
La légende de LIOUBOV (Amour) était née dans cette steppe du Grand Nord et encore aujourd'hui elle circule partout en Europe.

Il s'agissait sans doute un descendant de notre bête du Gévaudan...




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