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Page blanche pour idées noires (1)
Romance
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Auteur :
Catégorie : Romance
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5pts
Lecture Zen
La page est blanche, vierge, n'attendant que ses idées. Mais elles ne viennent pas. C'est comme un hiver sans neige, comme un ciel sans soleil ! Oui rien ! Pas une étincelle ne jaillit de ce cerveau qui tourne au ralenti. Depuis combien de temps dure cette léthargie qui paralyse la moindre parcelle de lumière en elle ? Elle ne sait plus vraiment. Depuis qu'il est parti ? Il a sans doute emporté avec lui cette seule et unique source d'inspiration qu'il représentait.

Avant, dans sa tête les personnages bougeaient, vibraient, prenaient une vie propre. Elle se laissait seulement guider par ces hommes, ces femmes nés de rien, de son imagination débordante. Mais désormais, les silhouettes sont inertes, sans âme. Comme si le départ de cet amour-là avait vidé aussi son cerveau de toute sa substance. Le ciel n'est plus qu'un ciel, il n'est plus ce grand champ dans lequel elle puisait ses idées. Non, juste une étendue à perte de vue aussi aride et sèche que ce cœur qui ne bat plus pour personne.

Ou plutôt si ! Il bondit à chaque voiture qui ralentit, à chaque pas qu'elle entend. De ces espoirs déçus, reste le grand blanc de sa feuille de papier. Pourtant, elle tente encore, de temps en temps à l'aide de sa plume « sergent-major » de tracer des lettres pour le voir renaitre de leurs cendres. Celle d'un brasier qu'elle aurait voulu entretenir des années encore. Mais là, point de retour en arrière possible, et elle maudit ce qu'un jour, elle a le plus aimé. Elle n'a plus de larme. Les perles d'amour distillées par les yeux, aussi se tarissent parfois de trop couler.

— oooOOooo —

— Mon amour, où sont mes chaussettes noires ?
— Ah là, là ! Si vous n'aviez pas une femme, vous les hommes vous seriez bien empruntés. Elles sont avec ton costume, à la salle de bain. Tu vas bien te doucher avant de prendre la route non ?
— Tu es... comme une mère pour moi.
— J'espère bien que non !
— Hein ?
— Oui. Je préfère être ta femme. Il est de choses que les mamans ne peuvent pas, ne doivent pas faire avec leur fiston...
— Tu veux parler de celles de cette nuit... humm ! Dire que pour une semaine je vais être privé de tout cela.
— Une semaine c'est vite passé ! Et puis tu pars avec ces images, ces moments qui font que notre amour reste le plus beau...
— C'est vrai ! Mais, viens un peu là !

Elle, cinquante-huit kilos de bonne humeur, autant de tendresse et tellement plus encore d'amour pour son grand gaillard de mari. Vingt-trois ans de mariage et toujours cette fougue qui lui donne un peps d'enfer. Elle, c'est un mètre soixante-quinze de sourire, de gentillesse, et de mouvement qui vont et viennent dans des tâches quotidiennes seulement axées sur le bonheur de cet homme qui compte plus que tout. Elle, c'est quarante-cinq ans de vie avec toujours le même désir de lui plaire. Elle, c'est Claude tout simplement.

Michel l'a attiré contre lui. Ses intentions sont pacifiques, à l'image de cette envie pour elle qui se perpétue dans le temps. Il ne tournerait même pas la tête pour regarder une autre qu'elle. Avocat depuis la fin de ses études, il part une semaine chaque année, sept longs jours qui le tiennent éloigné de cette femme qui représente tout pour lui. Et là, contre son grand corps encore à demi nu, juste avant la douche, la récréation est plaisante. C'est qu'elle est belle, désirable sa Claude qui va lui manquer. Des heures perdues, celles qu'il va passer loin de cet électron libre qui peuple son existence, c'est une évidence.

Alors il la presse sur son sein, l'embrasse, la cajole et elle, chatte, ne se dérobe à aucune caresse. Elle aime ces câlins qu'elle va devoir revisiter en rêve jusqu'à son retour. La passion est dans ses yeux, dans chacun de ses gestes aussi, comme si ce qui était donné là, elle devait le faire durer pour les cent soixante-huit heures à venir. Les baisers qui s'échangent partout dans ce haut lieu de leur amour sont aussi généreux qu'au premier jour. Elle sent palpiter dans sa poitrine des aiguilles qui la transpercent, au rythme d'embrassades, celles qui lui font monter l'adrénaline. Elle ne peut, ne pourrait pas vivre sans son Michel.

Le corps à corps est un moment de pure sensualité, puis les sens apaisés, ils finissent à deux sous l'eau bénite d'une pomme de douche. Claude garderait bien les odeurs de ce présent qui va mourir dans les limbes d'une semaine trop vide. Mais bon ! Elle savonne le dos de ce grand type qui sait si bien la rendre heureuse. Il en fait de même, mais l'heure du départ se rapproche et les meilleures choses ont toutes une fin. Puis elle sourit à cette pensée idiote que sa faim de lui, elle, n'en connaitra sans doute jamais de fin.

Un dernier coup d'œil à son nœud de cravate et elle cherche une fois encore ses lèvres, baiser tendre pour un long voyage pour lui et une attente tout aussi pénible pour la jeune femme.

— Allez, file ! Et soit sage mon cœur.
— Je t'appelle déjà à midi, pour la pause déjeuner.
— Si tu veux, mais surtout tu me bipes quand tu arrives. Tu sais bien que je ne suis pas très tranquille quand je te sais sur la route.
— Oui... mais tout va bien se passer et puis... ce ne sont seulement que sept journées...
— Comme tu dis, « seulement » ! Pour moi ce sont sept jours de trop que me volent le temps et ton travail.
— Il faut bien vivre aussi ! Je t'aime ma Claude !
— Allez ! File avant que les grandes eaux ne viennent abimer mon maquillage.
— À dimanche soir alors. Je t'aime...

Le reste se perd dans le ronron du moteur de la berline qui grimpe la pente vers la route un peu plus en amont. Elle reste là, figée à balancer mollement sa main alors que le portail se referme doucement sur le vide. Voilà cet épisode qu'elle craint chaque année, ce chapitre à classer au rang des mauvais jours, est en branle et ma foi, son cœur saigne toujours un peu lors de ce départ inévitable pourtant. Montpellier c'est la destination finale de ce périple de six cent quatre-vingt-dix kilomètres environs. Une paille au regard de leur vie, un calvaire au vu de cet amour qui les unit.

— oooOOooo —


Ses mains tremblent en posant un feuillet sur le sous-main. L'encre violette, le porteplume, la pile de buvards qui stagnent sur un bureau devant lequel elle ne s'assoit plus guère, sont tout de même un appel, un signal fort. Le siège sur lequel Claude prend place une énième fois, ce fauteuil de cuir où la main de Michel venait se poser, tout n'est que calme, synonyme de tristesse et désolation. Entre ses dents serrées, la femme brune mâchouille le manche en bois de son écritoire, les paupières closes, en panne d'inspiration. Elle repose délicatement ce qu'elle tient, évitant de faire un pâté. Rien à faire, les mots sont absents, les idées sont en berne.

Elle reprend pourtant les chapitres déjà rédigés, ceux des jours précédents, ceux d'un temps heureux. Elle se force à relire chaque phrase, partie et les personnages ne dansent plus de la même manière. Plus lourds, moins colorés, moins vrais peut-être ? Moins vivants c'est certain ! Ils n'ont plus tout à fait la consistance qu'elle leur destinait. Cette femme, l'homme qui l'accompagne, ils étaient pourtant parfaits, le reflet de ses pensées, de son cerveau quelques jours auparavant. Alors pourquoi leur histoire reste-t-elle inachevée ? Leur élan semble coupé, comme l'herbe après le passage de la tondeuse sur la pelouse.

Ils s'aimaient les deux qui couchés sur le papier par sa main agréable, donnaient un sens à sa vie. Mais là, sous ses prunelles qui reprennent pas à pas le cheminement des amoureux, ils ont perdu de leur attrait. Fades, c'est ce qu'ils paraissent désormais, sans sel et sans saveur. Même ces baisers qui sous la plume de Claude avaient une force et une saveur incomparables, pâlots de rêves imaginés avec bonheur, se meurent dans une attente bizarre. Elle fait un effort, pour tenter à nouveau de donner du mouvement à son Pierrot et à sa Colombine. Peine perdue dans un dédale obscur d'idées saugrenues.

Non ! Rien ne vient rallumer la flamme ! Le briquet de ce clair de lune ne redonne aucune étincelle pour revigorer le feu sacré. Elle s'est levée, a quitté le bureau et s'accroche à des tâches plus terre à terre. Elle coupe les fleurs fanées du jardin, sans entrain, sans vitalité. Puis les regards noyés dans un vague à l'âme soudain, elle s'assoit sur un sol proche de l'automne. Même le décor enchanteur du tour du lac n'est plus aussi attractif et la nappe plus grise que d'ordinaire coule ses dernières forces.

— oooOOooo —

Elle s'est précipitée dans son chalet. Un refuge de bois fleurant bon le pin. Là, c'est un havre de paix qui la calme pour un temps. À midi, elle sait qu'il s'arrêtera pour déjeuner. Alors sa voix remontera de ses oreilles à son cerveau, elle est certaine qu'il aura les mots pour chasser ses idées noires. Noires, non, sombres tout au plus. Aussi nébuleuses que les journées qui l'attendent. Elle hait ces longues soirées qui s'annoncent. Elle n'aime guère plus les kilomètres qui doivent défiler sous les roues de la voiture de Michel. Chacun d'entre eux l'éloigne un peu plus de cet homme, le seul qu'elle ait jamais aimé.

Le sien quoi ! Ensemble sur les bancs d'une école primaire fermée depuis longtemps, ensemble aussi dans toutes les étapes d'une vie qui a pris tout son sens dès lors qu'ils se sont unis, pour le meilleur. Le pire... ils avaient dû l'affronter pour cette croisade pour la vie. Bataille dont ils n'étaient pas sortis vainqueurs, guerre pour une procréation impossible. Mais cela, c'était à deux qu'ils avaient gravi cet Everest des difficultés et le bonheur ne s'était pas trouvé trop atteint par cette incapacité fortuite et surtout irréversible. Leur amour n'avait-il pas de limites ?

Sa respiration à douze heures et quelques minutes fait faire un bond à son petit cœur. Michel et sa voix douce, Michel avec ses paroles rassurantes qui lui dit encore combien il est amoureux. Il revient sur les détails de ces instants ancrés au creux de ses reins, et elle en ressent une fois de plus les effets. Un peu comme si le fait qu'il les lui rappelle, la mettait en transe encore et encore. Il sait y faire et elle apprécie sa délicatesse pour en parler. Il rapporte ses sentiments tout en pleins et déliés, comme les arabesques de sa plume sur les lignes du Vélin.

Claude reçoit cet hommage vibrant, susurré avec des mots nuancés, une musique qui sonne juste, qui résonne aussi claire et fort en elle. Tout du reste en elle vibre du timbre de cette voix mâle qui lui insuffle une forme de courage, une vaillance dont elle a bien besoin pour passer le cap de cette semaine de solitude. Mais ce mari-là, elle le souhaite à toutes les femmes du monde ! Enfin, elle en souhaite un tout pareil, identique pour chacune des femmes de l'univers. Car ce Michel-là... elle y tient plus qu'à tout.

— oooOOooo —

Devant sa feuille totalement vierge, elle a la main qui tremble. Elle repense à ce qui a suivi. Cette seule remémoration des évènements crée chez elle une sorte de crise. Elle est prostrée sur son siège. Le papier reste là immobile, toile de fond blafarde de cette saloperie de vie. D'abord c'est le téléphone vers dix-huit heures qui sonne alors qu'elle prépare son feu. Dé cendrer l'insert, empiler papier et bois sec, ajouter des buches plus importantes et cette fichue sonnette qui vient la déranger. Elle traine des pieds pour aller au-devant du raseur qui vient mettre à mal le calme de la maisonnée.

Un premier coup d'œil elle n'aperçoit qu'une tête, celle de Nathalie son amie. Elle est aussi la maire de la commune. Puis derrière cette frimousse connue, une autre plus inquiétante. Un uniforme, celui d'un homme galonné qui suit comme son ombre l'officier de la commune. Les deux trognes ne sourient pas tellement, mais bon ! Claude ne s'inquiète nullement de voir sa copine qui pourtant a un visage fermé. C'est elle du reste qui parle la première.

— Claude... nous, Monsieur le Commandant de gendarmerie et moi avons une tache bien pénible à accomplir.
— Quoi ? Qu'est-ce que tu racontes ? Je ne saisis pas trop bien là.
— Tu sais, nous sommes désolés.
— Mais enfin de quoi parles-tu ? Explique-toi, je ne comprends rien à ton...

Puis le sang qui reflue de partout, comme si un instant un coin de voile se déchirait. Difficile de comprendre, de croire aussi à cette atrocité. Le rêve qui s'en va, l'attente qui prend fin et la vérité aussi noire que les desseins de cette mort surprise. Un camion qui traverse la route, percute la barrière de sécurité et la fatalité qui veut que la berline qui se trouve là soit broyée par ce monstre incontrôlable. Le ciel qui lui tombe sur la tête et ses images qui reviennent avec une force inouïe. Cette affreuse soirée, cette solitude entrecoupée de sanglots, puis les deux émissaires de mort qui repartent sans bruit.

Les plus grandes douleurs sont bien muettes. La maison où elle tourne, les mots qui lui manquent, mais aussi cette incapacité à réagir. Et les choses qui s'enchainent, brutales et bien réelles. Depuis ce jour-là, les idées sont là dans cette tête brune qui ne veut plus rien laisser paraitre. Puis les amis qui se pressent avec leur pitié, avec leur mièvrerie. Ceux qui croient aider avec des réconforts qui ne font qu'enfoncer le couteau dans la plaie. Ensuite, les jours où il faut veiller ce que l'on a de plus cher, voir aussi partir ce que des années durant on a chéri.

Viennent seulement à la suite les jours de calmes solitudes ou d'autres souvenirs refont surface. Les gestes de ce dernier matin, le gout de ces lèvres qui... le ventre qui lui aussi se souvient. Qui fait monter aux yeux des torrents de larmes. Et la page blanche qui reste désespérément vide alors que Claude voudrait y jeter ses mots qu'il ne pourra plus entendre. L'enfermement est là, comme un refuge, un coin du ciel qui rapproche celle qui reste de celui qui ne rentrera plus. La colère également qui étouffe dans l'esprit de la femme seule, comme si haïr la terre entière pouvait délivrer de tous les maux.

Et cette conscience qui se refuse à admettre la triste vérité, cette insolente saloperie de ce départ impromptu, vécu comme une désertion, un abandon. Rien à faire. Se rassurer en se disant que ça a été rapide, qu'il n'a pensé qu'à elle ! Mais à quoi songe-t-on en cet instant où le fil se brise, le cordon se coupe ? Le saura-t-on jamais ? Puis la sécheresse de ces yeux qui las de trop couler se tarissent, tout arrive finalement sans qu'elle l'ait cherché. Les paperasses aussi qui obligent à se remettre en tête tout ce que l'on voulait faire qui ne sera plus jamais.

Loin de lui, loin de son Michel sans qui elle jurait ne pas pouvoir vivre, que lui reste-t-il de ce passé encore si proche ? Elle n'a plus même ses idées, ses pensées pour se rapprocher de l'esprit de celui qui n'est plus là. Alors sur un bureau, un encrier et une page blanche attendent un retour à la normale pour servir à nouveau. Mais que reste-t-il de leurs amours, que reste-t-il à coucher sur les feuillets que son cœur puisse encore laisser ressurgir ? Les jours qui vont, les nuits qui viennent, tout espace les sourires, efface les images et les plaies si elles cicatrisent, laissent place à un grand désert.

Alors un jour sur le papier Claude sait bien que Michel guidera sa main, pour écrire ce dernier chapitre, celui de ce départ sans retour, mais si elle est certaine qu'elle saura le faire, elle ne peut pas dire quand ce sera possible...
Alors une page blanche pour des idées noires pour l'instant dort sur un bureau entouré de rêves perdus...




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