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Pierre et le Loup (1)
Fantastique
Tout Public
Auteur :
Catégorie : Fantastique
2
1
2pts
Lecture Zen
Arrivé au port, Pierre le marin avait pour quelque temps posé son sac à terre. La dernière tempête qu’il avait essuyée dans l’Atlantique Nord, au large de Terre-Neuve et qui l’avait accompagné jusqu’à l’amarrage aux quais d’Amsterdam, l’avait bien fatigué. Combien de nuits avait-il pu passer à la passerelle de ce cargo qui atteignait péniblement les douze nœuds dans le gros temps ?

Il éprouvait le besoin de souffler, de se remettre de ce long embarquement qui l’avait éloigné de sa Bretagne depuis plus de six mois. Mais surtout, il ne parvenait pas à effacer de sa mémoire la vision, pendant la tempête, d’une aurore boréale d’un vert phosphorescent qui, dans son esprit, avait pris l’étrange forme d’un loup. Depuis, cette vision nocturne le hantait, avec cette impression que les yeux du loup l’épiaient en permanence. Il avait beau y rechercher une quelconque symbolique, une sorte de message subliminal ou une explication plus rationnelle, rien ne venait étayer ses raisonnements.

En cette fin d’après-midi de novembre, il faisait déjà presque nuit ; le ciel était bien gris et une petite pluie fine nimbait la ville dans une sorte de brouillard quand un taxi déposa Pierre à Station Amsterdam Centraal. Il prit son billet pour le Trans-Europe-Express à destination de Paris et déposa ses bagages à la consigne. Le train ne partant qu’aux aurores, notre marin avait plusieurs heures à occuper avant son départ pour la France.

Depuis qu’il avait quitté son cargo, il avait toujours l’impression d’être suivi. Se retournant à plusieurs reprises et ne voyant rien, il se croyait victime d’hallucinations sans doute dues à un excès de fatigue.

Ses pas le conduisirent naturellement dans le « Quartier Rouge ». Il connaissait ce coin et y avait ses habitudes, déambulant devant les vitrines où s’exposaient les dames. Mais pour l’heure il n’était pas question de songer à la bagatelle. Il se dirigea vers un bar, mi-tripot mi-bouge, où il pourrait se sustenter avec l’un des meilleurs « fish & chips » de la ville.

Entrant dans la salle embrumée de fumée, il s’installa directement au bar et commanda son plat accompagné d’une pinte de bière. La serveuse – qui l’avait reconnu – lui apporta rapidement un plat copieusement garni de poisson et de pommes frites grasses à souhait. Pierre mangeait, ou plutôt dévorait. Cette reprise de contact avec le monde des terriens lui allait bien. Ce repas frugal lui convenait dans ce brouhaha où plusieurs langues se mêlaient.

Demain soir, il serait en Bretagne, dans son village, au calme, à se remémorer le souvenir d’Anne, la petite violoniste qu’il avait profondément aimée… Mais ça, c’était avant le naufrage. Un voile lui passa devant les yeux. À plusieurs reprises il interrompit ses mouvements mandibulaires et, se retournant, chercha encore qui pouvait bien épier ses faits et gestes ; maintenant, il en avait la certitude : quelqu’un le suivait.

Son repas terminé, il commanda une autre pinte de bière. Il commençait à tremper ses lèvres dans la mousse onctueuse lorsqu’une voix forte avec un accent slave résonna dans le bar.

— Hello, french seaman !

Pierre sursauta et chercha du regard qui pouvait ainsi l’interpeller, car apparemment il devait être le seul Français dans cet établissement. La voix reprit :

— It’s for you, french seaman !

Pierre scruta de nouveau la salle et finit par découvrir dans la pénombre un homme d’un âge indéfini, attablé, élégamment vêtu d’un costume blanc, qui détonait dans ce genre d’établissement et qui lui faisait signe de venir le rejoindre.
Le marin prit sa chope de bière et alla s’asseoir en face de cet homme qui dégageait une sorte d’attraction magnétique. Un regard pétillant et inquiétant à la fois.

Un étrange dialogue s’instaura entre les deux hommes.

— Vous parlez français ? Je suis trop fatigué pour tenir une conversation en anglais.
— Bien sûr. Je parle couramment douze langues, plus quelques dialectes et quelques mots de breton.
— Qui êtes-vous ? Que me voulez-vous ?
— Talvoudoù da rannañ (des valeurs à partager).
— D’accord pour les valeurs à partager, mais ça ne me dit pas qui vous êtes.
— Je suis issu d’une noble famille russe. Chassés par les bolcheviques au début du vingtième siècle, nous sommes depuis réfugiés aux Pays-Bas. Je suis, pour l’état civil, le comte Sergueï Andreïevitch Tchablintchenkov.
— Pourquoi me suivez-vous depuis que je suis descendu de mon bateau ?
— Je vous suis depuis beaucoup plus longtemps que ça ; j’ai eu conscience de votre réceptivité en vous voyant regarder l’aurore boréale.
— Vous mentez : vous n’étiez pas sur le bateau.
— Je possède certains pouvoirs que vous ne pouvez imaginer. Je peux voyager dans l’espace, mais aussi dans le temps.
— Mais pourquoi ?
— Si je vous parle d’ésotérisme, vous allez me rire au nez, me dire que ce ne sont que des balivernes.
— C’est vrai que mon esprit cartésien a du mal à admettre certaines choses... Mais quel est le rapport avec l’aurore boréale ?
— J’ai simplement fait une erreur de manipulation, et j’ai envoyé une image dans le ciel. Tenez, regardez.

Pierre regardait l’homme tenir la paume de ses mains face à face, écartées d’une vingtaine de centimètres. Sergueï se concentrait ; ses yeux devenaient rouges. Tout à coup, une petite lueur phosphorescente apparut, matérialisant une forme identique, sorte de mini-aurore boréale. La scène n’avait duré que quelques secondes, et personne dans la salle du tripot ne l’avait remarquée.

— Alors, vous croyez en mes pouvoirs ?
— Effectivement, c’est troublant... Si je ne l’avais pas vu de mes yeux, je n’y croirais pas.

La discussion entre Pierre et Sergueï se poursuivit ainsi pendant une bonne partie de la nuit, accompagnée de force pintes de bière…
À un moment, l’homme en blanc finit par lui dire :

— Ainsi je peux me transformer en loup. Personne ne me croit, et pourtant c’est possible ; je peux le faire, mais je ne le ferai pas ici : je risquerais de déclencher une panique générale. Bon, vous allez rater votre train ; je vous accompagne à Station Amsterdam Centraal.

C’est ainsi qu’ils déambulèrent jusqu’à la gare en devisant sur l’ésotérisme, les aspects occultes de l’alchimie, l’acrostiche V.I.T.R.I.O.L.

Pierre reprit ses bagages à la consigne ; Il se retourna pour saluer celui qui avait éclairé sa lanterne dans de si nombreux domaines. Il n’y avait plus personne ; Sergueï avait disparu.

Dans le hall de la gare encore désert à cette heure-là, un chien – sorte de gros berger allemand –s’éloignait en courant.




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