Connexion

Nom d'utilisateur

Mot de passe

La vérité qu'il faut cacher (1)
Terreur
+16
Auteur :
Catégorie : Terreur
4
2
4pts
Lecture Zen
Avertissement

J'ai longtemps hésité à écrire ce que j'ai vécu – et que je vis encore – car vous, simples mortels, êtes-vous prêts à entendre l'abominable vérité, aussi incroyable soit-elle ?

Si vous lisez les lignes qui suivent, vous allez me prendre pour un dément ; mais cela n'est rien. Si vous persistez, le regard que vous jetez sur le monde ne sera plus le même : vous serez envahis à tout jamais par une horreur abyssale, dépassant de manière incommensurable les pires épouvantes que vous auriez pu imaginer dans vos cauchemars les plus effroyables.

Alors, croyez-moi : cessez immédiatement la lecture de ce récit et contentez-vous de gentilles histoires dont Story regorge, sinon vous partagerez pour toujours avec moi les affres insoutenables de ceux qui ont été admis à entrevoir certains univers proches, tout juste séparés du nôtre par une dimension supplémentaire, et qui auraient dû rester à jamais hors de portée des pauvres mortels que vous êtes.

Je décline toute responsabilité pour ce qui pourrait vous arriver si vous vous risquez à lire la suite. Ce sera donc à vos entiers risques et périls : vous voici prévenus !</i>


**********************************************************************************


Tout a commencé en 2012 lorsque j'ai noué des liens avec Jennifer, une auteure d'un autre site de littérature sur lequel nous publiions elle et moi. De mail en mail, nous avons rapidement éprouvé une forte attirance l'un pour l'autre, si bien que je n'ai pas hésité à parcourir 1400 kilomètres pour nous rencontrer.

Le fait d'être tous deux admirateurs de ce magnifique animal qu'est le loup nous rapprochait encore plus.

Un jour, elle m'a écrit :

« J'ai rêvé que je tombais amoureuse d'un homme qui avait la possibilité de prendre l'apparence d'un loup. Étrange, non ? »

Je lui ai répondu :

« Ma Louve, je vais faire des recherches dans mes grimoires au sujet de la lycanthropie. Même si je dois donner mon âme au Diable pour devenir le loup-garou de tes rêves, je suis prêt à le faire. Ton Alpha. »


**********************************************************************************


Désireux de la satisfaire – mais n'y croyant pas trop – je compulsai longuement des ouvrages de ma bibliothèque tels que « Les dossiers secrets de la sorcellerie et de la magie noire » et « Le grand et le petit Albert ». Toutefois, même s'ils relataient des cas de lycanthropie, ils ne donnaient pas les recettes pour y parvenir. Je commençais à désespérer lorsque, allongé dans mon lit et ne trouvant pas le sommeil, je ressentis une impression étrange que je m'empressai de relater à Jennifer :

« Je me relève pour te faire part de ce que je viens de vivre alors que j'étais déjà couché et que je pensais à toi ; j'imaginais ce que peut ressentir un loup et, en me concentrant (j'ai une très forte capacité de concentration), j'ai senti une étrange chaleur envahir mes membres qui se tendaient. Ma mâchoire était crispée, et je la sentais s'allonger ; mes lèvres s'étaient retroussées en un rictus qui découvrait mes dents. Tous mes sens étaient en éveil, exacerbés, et j'ai grogné sourdement, comme un loup. Je me sentais loup. Le plus curieux, c'est que j'ai répété cette expérience à quatre ou cinq reprises ; il me suffisait de penser « Je suis un loup » pour que ces sensations reviennent immédiatement et que je me mette à grogner.* Maintenant, j'ai la mâchoire crispée depuis une demi-heure. C'est impressionnant, et cela m'inquiète un peu. Suis-je en train de devenir fou ? Il fallait que je t'en parle. Si j'acquiers la capacité de me transformer, je ne veux pas que ça n'arrive qu'à moi seul. Nous sommes deux, et tu es ma Louve. Ton (presque) Loup. »


**********************************************************************************


Dans les jours qui suivirent, je réitérai cette expérience à plusieurs reprises ; malheureusement, mes efforts pour dépasser ce stade furent vains. Je décidai de passer à la vitesse supérieure. Comme tout occultiste digne de ce nom, je décidai de me tourner vers le Panthéon Noir afin de parvenir à mes fins en invoquant les terribles entités qui rôdent aux confins de l'univers. Un nom me vint immédiatement à l'esprit : Yog-Sothoth !

Qui donc n'a jamais mieux évoqué qu'Howard Phillips Lovecraft le terrible Yog-Sothoth, le « Tout en Un et Un en Tout », « Le Gardien » qui demeure dans les interstices séparant les plans de l'existence, celui qui est la clef de La Porte entre le monde des humains et celui des Grands Anciens ? Les invocations permettant d'appeler la monstrueuse entité sont inscrites dans le Necronomicon, l'antique traité ésotérico-démoniaque rédigé à Damas en l'an 730 par Abdul al-Hazred, un poète arabe devenu fou après l'avoir écrit.

Il me fallait ce grimoire !

Tous ceux qui s'intéressent à la littérature fantastique savent que Lovecraft n'a pratiquement jamais quitté sa petite ville de Providence, dans l'État de Rhode Island, à environ 250 km au nord-est de New-York, et non loin de Boston. C'est donc là que j'allais devoir effectuer mes recherches.


**********************************************************************************


Après un vol d'un peu plus de 7 heures sur un Boeing 747-400 de la compagnie KLM, je me retrouvai au Logan Airport de Boston. De là, un petit commuter CRJ-1000 de Delta Airlines me fit parcourir en quelques minutes les 70 km qui me séparaient de Providence. Arrivé au Theodore Francis Airport de Warwick, je dus prendre un taxi pour m'amener à Providence, à une dizaine de kilomètres de là.

Je demandai au chauffeur, un jeune hispanique d'une trentaine d'années qui portait un anneau d'or à l'oreille droite, de m'amener à la maison de Lovecraft.

— Alors je vous emmène au 10 Barnes Street, parce que celle du 598 Angell Street a été détruite en 1961, bien avant que je sois né. Vous êtes un de ces dingues amateurs d'histoires surnaturelles, vous aussi ; pas vrai ?
— Pas vraiment ; je suis en train d'écrire un bouquin sur H.P. et j'ai besoin de renseignements supplémentaires.
— Ah bon, j'aime mieux ça !

Quelques minutes plus tard, il m'avertit :

— Voilà le H.P. Lovecraft Memorial Square; nous ne sommes plus très loin.

Nous étions à présent sur Prospect Street. Il vira à gauche et s'arrêta devant la quatrième maison, un immeuble moyen de deux étages à la façade de bois peinte en beige clair. Rien ne le distinguait des autres.

— Voilà, c'est là ; mais je préfère vous prévenir : l'appartement est occupé par une vieille acariâtre qui n'aime pas être dérangée. Tous ceux que j'amène ici se font jeter avec perte et fracas !

Moi qui pensais tomber sur un genre de musée, j'étais bien avancé… Je consultai rapidement mon smartphone avant de lui demander :

— Vous pourriez me conduire au 2115 Broad Street ?
— Ah, ça c'est à Cranston. Pas de problème, on y va.

Encore quelques minutes et le taxi s'arrêtait non loin de la Providence River, devant un grand bâtiment moderne d'une soixantaine de mètres de longueur. Après avoir réglé la course au chauffeur et lui avoir laissé un pourboire confortable, je jetai un coup d'œil sur le grand parking d'environ 150 places. Quelques voitures y étaient garées ; il y avait donc du monde pour me renseigner. Je lançai un regard sur la façade qui arborait une équerre et un compas entrelacés surmontant l'inscription « Scottish Rite – Masonic Lodge ». Je retins un rire furtif en pensant « Beaucoup moins discrets qu'en France, les frangins… » et je pénétrai dans l'immeuble.

Le sol du hall était pavé de carrelage noir et blanc – quoi de plus normal en ces lieux ? – et les murs arboraient des emblèmes maçonniques ; tout au fond, j'avisai un groupe d'hommes qui devisaient, accoudés à un bar. M'étant approché de l'un d'eux, je le pris à part et me fis reconnaître au moyen d'un signe approprié et me présentai.

— Alors tou viens dou France, mon Frère ? baragouina-t-il dans un mauvais français.

Le tutoiement était de rigueur entre nous.

— Oui, j'ai besoin de tes lumières – ou de vos lumières – répondis-je en désignant les autres membres du groupe.
— Nous allons essayer de t'aider ; approche-toi.

Je donnai à chacun d'eux une accolade fraternelle accompagnée des trois baisers de rigueur.

— So what, que désires-tu savoir ?

Je préférai continuer la discussion dans leur langue maternelle ; en voici la teneur :

— Eh bien, mes Frères, j'écris un livre sur votre célébrité locale : Howard Phillips Lovecraft, et j'aurais besoin de certaines informations. Avez-vous entendu parler des Manuscrits Pnakotiques auxquels Lovecraft se référait souvent pour étayer ses écrits sur Cthulhu ? On dit qu'ils se trouveraient à l'Université Miskatonique d'Arkham.
— Arkham ? Mais cette ville n'a jamais existé, mon Frère ! Elle sort tout droit de l'imagination fertile de cet auteur.
— Alors, rétorquai-je, il se pourrait que ces Manuscrits se trouvent à la John Hay Library, au sein de la Brown University, puisque c'est là qu'a été déposée la plus grande partie de son œuvre.

Un homme plus âgé que les autres s'approcha de moi pour me dire à voix basse :

— Ce n'est pas la peine d'aller jusqu'à Prospect Street, même si ce n'est pas bien loin d'ici. Il faut que je te dise que Lovecraft était l'un des nôtres. La John Hay Library ne contient que des écrits sans grande valeur ; les plus intéressants sont conservés ici même, dans les archives de ce Temple. Désires-tu que je t'y conduise, mon Frère ?
— Ce serait mon désir le plus cher.
— Alors suis-moi.

Nous parcourûmes quelques couloirs, puis il s'arrêta devant une porte monumentale qui s'ouvrit en coulissant lorsqu'il eut posé l'extrémité de son index sur un lecteur d'empreintes digitales.

— Bon, je te laisse ; fais comme chez toi. La porte s'ouvre de l'intérieur.

Il tourna le dos et s'éloigna. La lourde porte coulissa, m'enfermant seul dans cette pièce qui s'illumina automatiquement, dévoilant de longues travées de rayonnages croulant sous des tonnes de documents. Je m'avançai jusqu'au repère « L ». Loewe, Longhorn, Losting… Lovecraft ! Là, ce n'était pas de simples rayonnages, mais un magnifique meuble qui renfermait la documentation. Je l'ouvris avec précaution.

De nombreux classeurs renfermaient des milliers de lettres : sa correspondance privée avec les membres du Lovecraft Circle ; mais cela ne m'intéressait pas car j'étais venu dans un but bien précis : trouver le Necronomicon. Des dizaines d'ouvrages reliés s'étalaient là, sous mes yeux, dont la plupart n'étaient pas répertoriés dans la bibliographie de l'auteur ; très certainement des trésors pour les amateurs, mais rien qui ressemblât à ce que je recherchais avec fébrilité.
 
C'est avec une immense déception que j'atteignis le dernier ouvrage : le Necronomicon n'était pas là. Dépité, je m'assis sur le fauteuil et me pris la tête entre les mains, complètement abattu. Finalement, ce livre ne serait qu'un mythe ? Sous le poids de l'accablement, mes coudes glissèrent sur l'abattant ; ma joue brûlante fut rafraîchie lorsqu'elle entra en contact avec le bois ciré. C'est alors que j'entendis un cliquetis ; je relevai la tête pour voir de quoi il retournait, et je faillis me cogner contre un plateau qui venait de glisser : un de mes coudes avait actionné un dispositif secret. Et là, sous mes yeux hallucinés, l'objet de toutes mes convoitises !

Dès le premier regard, je compris qu'il s'agissait du Necronomicon. Sur sa couverture de cuir racorni aux angles renforcés par des pièces de métal bruni s'étalait un pentagramme. Le Pentalpha. Mais pas l'emblème des Pythagoriciens, bénéfique, avec une pointe au sommet de l'Étoile à Cinq Branches : non, ce Pentalpha était inversé, présentant une seule branche de l'Étoile dirigée vers le bas, stylisant une tête de bouc. Maléfique, donc. Tout tremblant d'émotion, je l'ouvris : il s'agissait d'un manuscrit rédigé en latin. Une traduction, donc. Tant mieux, car je ne comprends pas l'arabe.

D'une main fébrile, je le dissimulai dans la poche dorsale que j'avais fait coudre à l'intérieur de mon manteau et repris le chemin de la sortie. La porte s'ouvrit dès ma première sollicitation, et je me retrouvai dans le long couloir avec le produit de mon larcin bien dissimulé contre moi. Que ne ferait-on pas, pour l'amour d'une femme… Même devenir le pire des voleurs en trahissant la confiance de ses Frères. Oui, mais Jennifer n'est pas n'importe quelle femme !

Je tentai de dissimuler mon enthousiasme lorsque je retournai auprès de ceux qui m'avaient accueilli et pris une mine déconfite lorsque mon mentor me demanda :

— Alors, tu as trouvé ce que tu recherchais ?
— Hélas non, mon très cher Frère : pas la moindre trace des Manuscrits Pnakotiques.
— Tu as donc effectué tout ce voyage pour rien ?
— Non, pas vraiment : il me reste d'autres pistes à explorer en Amérique Centrale. Je vais donc continuer ma quête. Encore merci pour tout ce que vous avez fait pour moi.
— Nos vœux t'accompagnent, mon Frère.

Je les quittai après de nouvelles accolades accompagnées des trois bises réglementaires.
L'air frais de l'extérieur me fit du bien ; je m'empressai de héler un taxi.


**********************************************************************************



De retour en France, je me plongeai dans l'étude du sulfureux grimoire ; mes recherches durèrent pendant plusieurs mois. Cela ne me posait aucun problème, vu que la cérémonie d'invocation de Yog-Sothoth ne peut avoir lieu qu'une seule fois par an : après le premier août, lorsque le Soleil se trouve dans la maison du Lion avec Saturne en trin aspect.

Pour être en mesure de procéder au Rite Ultime d'invocation, il me fallait réunir divers éléments indispensables. Ce qui m'a pris le plus de temps fut de confectionner et de graver un cimeterre mystique de Barzai.

Il m'a fallu fabriquer de l'encens de Zkauba ; les ingrédients (myrrhe, civette, styrax, absinthe, fécule persique, galbanum et musc) étant pour certains assez rares, cela m'a demandé quelques semaines.

Le plus facile consista à me procurer une croix. J'en avais repéré une à l'intersection de deux routes, non loin de ma résidence campagnarde ; je l'ai coupée à la tronçonneuse électrique par une nuit sans lune et l'ai rapportée dans une remorque attelée à ma voiture, puis je l'ai brûlée pour en récupérer les cendres.

En possession de tous les éléments nécessaires, j'attendis avec impatience la date prévue pour la cérémonie d'invocation de Yog-Sothoth. Je jeunai pendant les trois jours qui la précédaient.


**********************************************************************************


Le grand moment était venu. Juste avant le crépuscule, vêtu d'une chasuble de lin noir, j'entrepris de délimiter dans un pré à l'aide de pierres disposées à chacun des points cardinaux le temple maléfique où la cérémonie devait se dérouler. Comme indiqué dans le Necronomicon, je plaçai aux endroits prévus les sept pierres de « Ceux qui errent dans les cieux » afin d'établir le Foyer de la Puissance, puis je positionnai au centre de cette configuration l'Autel des Vénérables Anciens, marqué du symbole de Yog-Sothoth et des puissants noms d'Azathoth, de Cthulhu, d'Hastur, de Shub-Niggurath et de Nyarlathotep, et j'attendis patiemment la nuit noire pour débuter la cérémonie.

À la lueur du feu de branches de laurier et de bois d'if qui se consumait sur l'autel, je décrivis par trois fois dans le sens sénestrogyre l'espace délimité par les pierres tout en traçant un large cercle avec la cendre issue de la combustion de la croix, puis je sortis le cimeterre mystique de Barzai du voile de soie noire dans lequel il était jusque là resté enveloppé et, de sa lame de bronze, je traçai le cercle d'invocation.

Me tournant vers le Sud, je prononçai la conjuration destinée à ouvrir la Porte à ces êtres issus d'un passé infiniment lointain, à ces créatures venues d'un désert glacé qui se situe au-delà de l'espace et du temps, lorsque les premiers humains contractaient des alliances sinistres et impies avec les anciens dieux, ces monstrueuses entités protéiformes qui sommeillent aux portes de notre univers : « Ô Vous qui demeurez dans les Ténèbres du Vide Immense, revenez à nouveau sur Terre, je vous en supplie ! Ô Vous qui vous trouvez au-delà des Sphères du Temps, entendez ma prière ! Ô Vous qui êtes la Porte et le chemin, venez ; votre serviteur Vous appelle. Benatir ! Cararkau ! Dedos ! Yog-Sothoth ! Venez ! Venez ! Je prononce les mots consacrés, je brise vos liens, j'ai enlevé le sceau ; passez par la Porte et pénétrez dans le monde, je fais votre Signe ! »

En prononçant ces dernières paroles, je fis le Signe de Voor puis je me saisis d'un brandon incandescent pour tracer de Pentagramme de Feu. Ceci fait, je me plaçai en son centre, et c'est d'une voix assurée que je déclamai l'incantation qui permet au Très Grand de se manifester : « Zyweso, wecato keoso, Xunewe-rurom Xeverator […]** Hagathowos yachyros, Gaba Sub-Niggurath ! Mewéth, xosoy Vzewoth ! »
Je fis le signe de la Cauda Draconis avant de poursuivre : « Talubsi ! Adula ! Ulu ! Baachur ! Venez, Yog-Sothoth ! Venez ! »

Je sentis comme une présence dans les ténèbres ; une présence indistincte, mais qui se rapprochait. Un frémissement de l'air m'avertit que quelque chose d'indéfinissable était là, juste en face de moi. Quelque chose qu'il m'était encore impossible de voir mais dont je percevais la proximité, et qui me terrifiait.
Il fallait pourtant que je continue. J'exhortai l'entité : « Ph'nglui mglw'nafh Cthulhu R'lyeh Wgah'nagl fhtagn ! »

Je me sentis frôlé par une immonde brume qui, peu à peu, prenait consistance et envahissait progressivement la clairière où je me trouvais, la baignant tout entière d'une couleur inconnue et hideuse. La peur me gagnait lentement tandis que les branches des arbres, baignant dans la faible lueur d'une lune gibbeuse se tendaient vers le ciel, agitées d'effrayants mouvements désordonnés dans une chorégraphie abjecte.

Je jetai une pincée d'encens de Zkauba sur le charbon de bois qui rougeoyait en grésillant dans la coupelle et me mis à psalmodier : « Iä, Iä, Cthulhu fhtagn ! » Je répétais cette incantation depuis je ne sais combien de temps, pris dans une transe hallucinatoire, quand soudain l'espace sembla se déchirer. Des odeurs pestilentielles toutes plus répugnantes les unes que les autres se répandirent dans la clairière. « Putréfaction… » est le mot qui me vint immédiatement à l'esprit, mais ce mot est bien pauvre pour exprimer la virulence de l'horrible puanteur qui s'exhalait.

Un effroi sans nom m'étreignit le cœur lorsque quelque chose de monstrueux s'interposa entre la pâle clarté des étoiles et la clairière où je me trouvais. J'eus à peine le temps de distinguer deux immenses ailes membraneuses, si grandes qu'elles dépassaient de loin l'horizon visible, avant que l'ensemble du site ne soit plongé dans des ténèbres terrifiantes.

Dans l'obscurité la plus totale, je ne pouvais entendre que des gargouillis infâmes qui provenaient d'un endroit situé bien au-dessus de moi ; la puanteur était devenue tellement insupportable que je crus défaillir. Mais j'aurais préféré m'évanouir plutôt que voir, comme suspendus dans le ciel, ces deux points d'un rouge ardent qui se déployaient en une paire d'yeux écarlates démesurés, et qui me regardaient fixement.

Mais ce qui me glaça d'horreur, c'était cette masse gélatineuse d'où émergeaient les excroissances de ses organes, et surtout cette tête de seiche d'où s'étiraient d'écœurants tentacules frémissants. L'abominable paire d'yeux flamboyants s'approcha encore ; à présent, la face du monstre occupait la totalité de l'espace visible, et son odeur pestilentielle me coupait la respiration. C'est alors qu'une voix semblable au grondement du tonnerre retentit dans ma tête sans que la gueule à l'haleine fétide ne bouge :

— Qui es-tu, simple mortel, toi qui as osé M'appeler dans ton monde ? Sais-tu qui Je suis, et ce que tu encours ?

Même si je me savais protégé par le pentagramme tracé dans le cercle d'incantation, mon effroi était incommensurable, et c'est d'une voix tremblante que je m'adressai à l'effroyable entité :

— Je… je fais appel à Vous, ô Maître des Univers, pour que me soit conféré le pouvoir de me transformer à ma guise en loup puis de revenir à ma forme humaine.

Sa réponse me parvint avant même que j'aie pu terminer ma requête :

— Et c'est pour cette broutille que tu oses Me déranger ?
— Oui, juste pour ça, noble, glorieux et majestueux Yog-Sothoth.
— Qu'il en soit ainsi !

Un éclair fulmina de ses yeux. Je sombrai dans les ténèbres.


**********************************************************************************


Lorsque je repris connaissance, j'étais toujours dans la clairière, mais tout ce que j'avais soigneusement installé avait disparu ; je me demandai si je n'avais pas fait un cauchemar. J'étirai précautionneusement un bras, mais sous mes yeux hallucinés apparut une patte ; une patte de loup.
Je n'avais donc pas rêvé : j'avais désormais le pouvoir de me transformer en loup !

Une énergie inconnue me traversait le corps, et tout mes sens étaient affinés bien au-delà des capacités humaines : je percevais tout ce qui m'entourait avec une acuité incroyable.
Je me redressai sur mes pattes et, ivre de ces nouvelles sensations, je me mis à courir dans la clairière inondée à nouveau par le clair de lune après la disparition du monstre.

Après m'être bien défoulé, je commençai à m'inquiéter : allais-je pouvoir revenir à ma forme humaine ? Certes, être dans la peau d'un loup est bien agréable, mais j'avais également un rôle à tenir dans la société humaine. C'est que j'ai des responsabilités, moi !

Mon job, tout d'abord. Quelle tête feraient les contribuables reçus par un loup contrôleur principal des impôts ? Pas tellement crédible… Et puis comment me présenter dans ma Loge avec un tablier dans lequel je m'emmêlerais les pattes, elles-mêmes recouvertes de gants blancs inadaptés à leur configuration, sans compter le cordon de Maître qui me ferait trébucher lors des déambulations dans le Temple ? Je sais bien que les Frères sont larges d'esprit, mais ils n'ont jamais été confrontés à un loup Franc-Mac !

Le seul être humain satisfait de cette transformation, ce serait la belle Jennifer, pour qui j'avais accompli tous ces efforts.

Il fallait que je puisse redevenir homme (ou presque homme) parmi les hommes. Qu'avais-je demandé à cette entité monstrueuse ? Mes paroles me revinrent : « […] me transformer à ma guise en loup puis de revenir à ma forme humaine. » Ouf ! Oui, mais comment faire ? Yog-Sothoth ne m'avait laissé aucun mode d'emploi ! J'allais donc devoir me débrouiller seul.

Voyons… En 2012, lorsque tout avait commencé, il me suffisait de penser « Je suis un loup » pour que je me sente devenir loup. Et si ça fonctionnait dans le sens inverse ? Il fallait tenter le coup. Je me suis conditionné… « Je suis un homme… Je suis un homme… » Et là, j'ai éclaté de rire (dans ma tête, bien sûr : avez-vous déjà vu un loup rire ?) car une suite m'est venue : « Quoi de plus naturel, en somme ? » Bon, il fallait que je reste sérieux, sinon j'allais être condamné à passer le reste de ma vie à quatre pattes et à bouffer de la viande, moi le végétarien pur et dur !

À force de me répéter cette phrase comme un mantra, j'ai senti une chaleur envahir mon corps et mes membres, et j'ai eu comme un bref étourdissement ; un flash me fit perdre momentanément le sens de la vision. Lorsqu'elle revint, j'étais à nouveau un homme.
Je me remis debout et parcourus la clairière du regard : tout ce que j'avais installé avait disparu !

Un effroi sans nom me saisit : privé de mes accessoires et du précieux, de l'indispensable Necronomicon, comment allais-je pouvoir refermer les portes immatérielles que j'avais laissées grandes ouvertes ? Elles allaient livrer passage à ces entités qui peuplent des dimensions insoupçonnées, au-delà de notre univers… Ces monstres allaient pouvoir déchaîner leur férocité dans notre monde !

Anéanti par cette révélation, je rentrai chez moi et me jetai sur le lit. Je sombrai quasi instantanément dans l'inconscience, mais mon sommeil fut peuplé d'horribles cauchemars, tous plus abominables les uns que les autres.


**********************************************************************************


À mon réveil, le soleil était déjà haut dans le ciel. Ébloui par ses rayons qui illuminaient ma chambre, je demeurai pendant quelques dizaines de secondes les yeux mi-clos, baignant dans une agréable torpeur, puis les événements de la veille me revinrent à l'esprit ; la dure vérité s'imposa à moi : j'avais laissé la voie libre à des entités monstrueuses qui pourraient venir dans notre monde pour donner libre cours à leurs pulsions les plus cruelles.

Mais, en contrepartie, j'avais acquis la faculté de me transformer à volonté en ce magnifique fauve, objet des fantasmes les plus torrides de la belle Jennifer. Certes, le prix à payer était élevé ; très élevé, même, et pour toute l'humanité. Mais était-il disproportionné par rapport à l'avantage que j'allais pouvoir en tirer au cours de mes relations avec ma belle ? Il fallait que je la mette au courant des événements. Je pris mon iPhone :

— Siri ? Téléphone à ma chérie.

Quelques instants plus tard, l'assistant vocal établit la communication.

— Bonjour, Jennifer ; j'ai une grande nouvelle à t'annoncer.
— Ah oui ? De quoi s'agit-il ?
— Ça concerne ton fantasme de faire l'amour avec un loup.
— Tu m'en as trouvé un ? J'espère qu'il est apprivoisé…
— Mieux que ça !
— Et alors, qu'est-ce que tu attends pour me dire de quoi il s'agit ?
— Eh bien, le loup, c'est moi.
— Quoi ? Tu plaisantes…
— Non, ce n'est pas une plaisanterie. Je suis extrêmement sérieux, ma chérie : j'ai réussi !
— À quoi ?
— À me transformer en loup.
— Ne me prends pas pour une imbécile ; je ne t'ai jamais cru lorsque tu me disais que tu faisais des recherches dans tes grimoires, pas plus que lorsque tu affirmais que tu sentais ta mâchoire s'allonger et que tu te mettais à grogner comme un loup. Tu disais ça pour me faire plaisir, et rien d'autre.
— Tu ne me crois pas ? Pourtant je t'assure que c'est la vérité ! La stricte vérité !
— Tu me fais marcher…
— Eh bien, je vais te le prouver.
— Comment ?
— Tu te souviens du parc boisé juste à côté de l'endroit où j'avais garé mon camping-car lorsque j'étais venu te voir ?
— Oui.
— Cet endroit me semble idéal pour ce que je compte faire. Est-ce qu'on pourrait s'y retrouver ?
— Bien sûr. Quand ça ?
— Disons jeudi 21, car ce sera la pleine lune.
— Je te réserve la soirée, alors.
— Merci, ma chérie. Cette fois-ci, je viendrai en voiture ; je te téléphonerai dès que je serai sur le parking.
— C'est noté.
— Alors bisou, et à bientôt, Jennifer.
— À bientôt, mon chéri. Je t'embrasse tendrement.

Et voilà comment, pour l'amour d'une femme, j'ai plongé l'humanité entière dans un orbe de tourments éternels.


**********************************************************************************



* Véridique.

** C'est volontairement que je ne retranscris pas la totalité de cette incantation : elle ne doit pas tomber entre des mains profanes.




Vous avez aimé cette histoire ? Partagez-la !
D'autres histoires que vous pourriez aimer...
Quitter la Lecture Zen Options Lecture audio
a
A



OK
Version mobile
Catégories